Discours de Monsieur Armand De Decker,
Président du Sénat,
à l’occasion de la présentation des métamémoires de Mark Eyskens, Ministre d’Etat
« A la recherche du temps vécu. Mes vies »
24 février 2010
Chers Collègues,
C’est pour moi un immense plaisir de vous accueillir aujourd’hui au Sénat de Belgique pour la présentation des “métamémoires » de mon Ami Mark Eyskens, son quarante-troisième livre intitulé de manière très proustienne :
“A la recherche du temps vécu. Mes vies ».
Il est vrai que Mark Eyskens n’a pas perdu de temps, mais l’a dévoré avec un appétit inversement proportionnel à sa taille, du moins comparée à la mienne, mais à la mesure de son Esprit.
Je me demande parfois si Mark Eyskens est autre chose qu’un esprit. La réponse est oui bien sûr, pour notre bonheur à tous, même s’il appartient à ces hommes, rares, mais tellement enrichissants pour leur entourage et pour leurs amis, qui laissent leur esprit les guider avant toute autre chose de la vie que pourtant ils savourent avec une délectation presque émouvante.
Mark Eyskens, Mesdames, Messieurs, est un « MétaEsprit » muté en « MétaHumain ». Comme il aime inventer des mots, il appréciera.
J’ai appris à le connaître il y a environ quarante ans.
J’étais invité, comme lui, à une soirée offerte par une brillante dame en l’honneur de sa brillante fille – à marier bien sûr - avec laquelle je suivais les cours de la faculté de Droit de l’ULB.
Nous avons dîné en tête-à-tête, agréablement entouré, et nous avons échangé sur le thème de notre intérêt pour la politique et de la difficulté d’y prendre sa place.
Tu étais pessimiste et tu m’expliquais que le CVP de Louvain éprouvait quelques hésitations à laisser éclore une seconde génération d’Eyskens.
C’est la seule fois où j‘ai dû te rassurer.
Mais il était évident que la puissance de ton esprit, ton intelligence des hommes entretenue par ta sensibilité à tout ce qui t’entoure aurait vite fait de te faire sauter les obstacles de la si présente médiocrité de la nature humaine.
Mon cher Mark,
Je te reçois aujourd’hui au Sénat alors que tu n’as jamais été Sénateur. Comme quoi, même toi, tu ne peux pas être tout à fait parfait.
Je te reçois ici, tout simplement, en Ami.
Dans tes « métamémoires », que je n’ai pu que parcourir, tu auras certainement disserté sur le thème bien connu des politiques qui veut qu’on ne trouve ses amis que dans les autres partis, tant on est que seulement concurrent dans le sien.
Cette évidence politique, à laquelle Jos Chabert va apporter un magnifique démenti dans quelques secondes, s’applique pourtant merveilleusement à nous.
Il m’est même arrivé un jour de t’annoncer que j’allais demander ta démission de Ministre des Affaires Etrangères et que je le fis sans que cela ne nuise à nos fraternelles relations. Tu avais fait ce que tu estimais être ton devoir et tu me pardonnais, à la seconde, d’avoir fait le mien de membre de l’opposition.
Si tous les hommes (et les femmes) politiques belges étaient comme nous, que la vie serait belle et que la Belgique serait heureuse.
Il est vrai que nous avons un point commun, une caractéristique commune : l’intérêt pour la peinture.
Mon père, artiste-peintre, m’a appris à regarder la beauté et la complexité des choses que tu exprimes si bien dans ta peinture où il est vrai que ta conscience de la beauté est métamorphosée par les subtilités que ton esprit lui dicte.
Par ailleurs, il est une fonction essentielle car éminemment humaine que nous avons exercé tous les deux, celle de Ministre de la Coopération au Développement.
Je sais qu’elle t’a profondément marqué et, comme à moi, apporté d’immenses satisfactions par la vraie connaissance de la planète qu’elle enseigne.
Dans le chapitre de ton métaouvrage que tu intitules
« Le Chagrin du Globalistan », tu rappelles qu’à l’époque en Occident, nous parlions du tiers-monde avec quelque condescendance – ce qui est malheureusement encore trop fréquemment le cas – tant nous étions - et sommes encore - convaincus, à tort, que nous appartenions au premier.
C’est au travers de cette belle expérience à la coopération au développement que tu pris goût à la politique extérieure dans tous ses aspects et que tu compris, comme je le fis quelques années plus tard, marchant dans tes pas, qu’en fait nous ne vivions que sur une seule terre, divisée, je te cite « en deux mondes : celui des nantis, des privilégiés, des bienheureux d’une part et puis un autre monde plus nombreux, celui des malchanceux, des infortunés, des malheureux, des pauvres, des exploités, des affamés d’autres part ».
Mon cher Mark, on devrait toujours, comme toi, avoir été Ministre de la Coopération avant de devenir Ministre des Affaires Etrangères… beaucoup de maladresses et d’erreurs de jugements nous seraient épargnées.
Mais ta mégacarrière ne s’arrêta pas là. Tu devins Ministre des Affaires Economiques, puis des Finances, Premier Ministre, Ministre des Affaires Etrangères avant de rejoindre la réserve de ces éléphants politiques auxquels on donne le titre de Ministre d’Etat parce qu’ils sont devenus trop vieux pour être Ministre tout court.
Comme Premier Ministre, tu eus droit à ton buste en bronze brun qui orne aujourd’hui les couloirs de la Chambre.
Lorsqu’il fut inauguré, tu eus ce mot magnifique – qui consista à regretter qu’il ne fut en chocolat, ce qui aurait permis, ajoutais-tu, aux enfants des écoles de le lécher lors de leur passage…
Tu aimes donc d’être aimé et pas seulement respecté ou admiré.
Et bien sache, Mon cher Mark, que tous ici, même si nous n’avons aucune intention de te lécher, nous t’aimons.
Nous t’aimons parce que ton Esprit-libre nous éclaire souvent.
Nous t’aimons parce que ton « mégahumour » nous enchante le cœur.
Nous t’aimons, parce que tu aimes la Belgique, dans sa riche diversité et que celle-ci te le rend bien.